Ma peinture
La peinture est pour moi un espace d’exploration, un lieu où le geste précède l’intention. Je ne pars pas d’un projet défini : le trait et la matière avancent, cherchent, et peu à peu des formes apparaissent. Ce sont souvent des figures hybrides, mi-animales mi-végétales, parfois dotées de traits anthropomorphes ; des présences singulières qui émergent sans que je les aie anticipées. Cette hybridité n’est pas qu’un choix de fantaisie. Elle reflète une vision du monde réconciliée : la porosité des formes témoigne de l’interconnexion des règnes du vivant.
Ma pratique picturale se définit d’abord par un choix radical de temporalité. Je refuse la logique de production pour privilégier celle de la réflexion. Le temps long de la peinture — les repentirs, les multiples glacis, ajustements et corrections qu’il autorise — crée des œuvres denses et profondes. Cette densité et cette profondeur donnent à mes tableaux une réalité physique qui voudrait les ériger en territoires à explorer. Ces territoires ne répondent pas aux lois du réel mais à celles de leur propre cosmogenèse. Mes tableaux ne cherchent pas à refléter le monde mais en engendrent un nouveau, régi par ses propres lois physiques et biologiques.
Mes figures s’inscrivent dans des espaces entre terre, eau et ciel. Ces espaces ne sont pas pensés comme des décors mais comme des milieux d’apparition où les frontières entre éléments volontiers se dissolvent. L’échelle des valeurs se trouve inversée pour laisser place à une ontologie de l’infime : les éléments les plus petits — une créature sur une falaise, un personnage au bord d’un ruisseau, une lueur dans la tempête — constituent les foyers de sens de mes tableaux. Ces petits éléments, dont la présence est souvent discrète, n’en sont pas moins des puissances agissantes. Ils font naître le paysage autant que le paysage les fait naître : figures et milieu se co-engendrent ; chacun appelle l’autre à exister.
Que ce soit la texture d’un nuage, les écailles d’une créature ou l’éclat d’une particule, chaque détail est travaillé avec le même soin et la même minutie. Cette égalité de traitement pictural entre tous les éléments du monde représenté est une manière pour moi d’affirmer que tout ce qui vit est égal. Je décrète, par la peinture, l’absence de hiérarchie entre les règnes du vivant.
Dans ces paysages aux horizons mouvants, le beau et le sublime coexistent souvent. De cette tension naît une sérénité fragile : un équilibre précaire, mais réel, s’installe au cœur de l’immensité, contre l’obscurité, la démesure. L’intime et l’infini semblent se rencontrer, sans que l’on puisse déterminer si c’est l’intime qui rejoint l’infini ou l’infini qui se condense dans l’intime…
L’enjeu fondamental de ce travail réside dans le refus assumé de la clôture.
Ma peinture refuse d’être enfermée dans une lecture univoque. L’image ne doit pas nommer ni classer, mais maintenir le sujet dans une incertitude fertile. Je construis mes tableaux comme des expériences ouvertes, où la figure jamais ne se fige : échappant aux désignations stables, elle peut se livrer tout entière à la subjectivité du regard.
Pour que cette ouverture du sens ne bascule pas dans le chaos, mon travail s’appuie sur une force unificatrice : la lumière. Plus qu’un éclairage, elle est un principe d’immersion et de cohésion : sur la toile, elle semble émaner de l’intérieur des êtres, guide le regard, enveloppe les formes et relie les figures. Dans les scènes représentées, elle est le flux vital qui unit le végétal à l’astral et donne sa consistance au monde.
Elle est aussi la forme visible de la Joie que je peins, au sens où l’entendait Spinoza : l’expérience vécue du passage d’une moindre à une plus grande puissance d’agir. Mes créatures éclosent, dansent, s’envolent, offrent, consolent… Même infimes, même au bord du vide, elles éprouvent leur force d’exister. Chaque tableau est un espace où cette puissance peut s’épanouir.
En revendiquant l’élégance et la douceur lumineuse, je ne cherche ni l’évasion ni le refuge mais opère une forme de réenchantement critique. Il s’agit de montrer que, même au sein de configurations instables, la vie déploie des stratégies de présence. Bien que parfois troublants, les mondes que je peins demeurent fondamentalement habitables.
Ce réenchantement a une histoire. Mes acryliques de 2024 sont des mondes en fête : on y célèbre un anniversaire (L’Heure dorée), on y danse autour du feu (Ardent crépuscule), la lumière s’y donne et s’y transmet (Rivages diaphanes). Avec l’huile, en 2025, l’immensité et le vide font irruption : que l’on songe à la tempête d’Apparition, à l’infini glacé de Souffle boréal ou au vide devant lequel se tient le jars d’Au bord du monde, toutes ces scènes donnent le vertige. Mes toiles les plus récentes s’aventurent jusqu’au seuil de la disparition : les dissolutions du Pavillon des évanescences, le feu de Rives incandescentes ou la chapelle ardente de Veille claire mettent en scène l’impermanence, la renaissance.
Les êtres hybrides et la lumière n’ont jamais quitté ma peinture. Ce qui a changé au fil du temps, c’est la place accordée au néant : presque absent au début, il gagne peu à peu le cœur de mon œuvre. Mais il n’a jamais le dernier mot. Je crois que partout où le néant menace, la vie repousse.
« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
Spinoza, Éthique, III, proposition 6.
« Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »
Albert Camus, « Retour à Tipasa », L’Été.