Fondements linguistiques

Ma pratique picturale n’est pas une rupture avec mes travaux en sciences du langage, mais leur prolongement sur la toile. Elle repose sur la conviction que l’image, tout comme la Langue, constitue un système souverain.

La quête d’unité ontologique

Au cœur de mes travaux linguistiques se trouve la recherche de formes schématiques (concept emprunté au linguiste français Antoine Culioli). Il s’agit d’identifier, derrière la multiplicité des sens d’un mot, une matrice abstraite unique et singulière qui contienne toutes les instructions nécessaires pour générer la variation de sens observée. Cette matrice constitue l’identité du mot à partir de laquelle le sens se déploie, en interaction avec le contexte.

Cette quête de l’organisation derrière l’éparpillement apparent, cette volonté de révéler la stabilité et la cohérence profondes sous la diversité ou la dispersion de surface, se manifestent dans ma peinture par l’unité du monde représenté. Comme la forme schématique engendre les sens d’un mot, un même substrat donne naissance à tous les êtres de mes tableaux : c’est une forme de « monogenèse ». Pour rendre cette unité visible, je recherche une matière commune aux figures et à l’espace : la même lumière, les mêmes variations chromatiques et souvent la même touche sont à l’œuvre. Il en résulte une harmonie d’ensemble telle que la totalité de l’univers présent sur la toile semble émaner du même souffle créatif.

La plasticité du signe et des images

Le mot ou signe linguistique peut se définir comme une potentialité sémantique qui s’actualise diversement selon le contexte d’emploi.

Dans ma peinture, cette plasticité du signe s’incarne dans l’hybridité des figures. Mes formes ne sont jamais closes : elles sont en état de métamorphose permanente, à la lisière du végétal, de l’animal et de l’humain. Cette polysémie visuelle autorise plusieurs lectures, empêchant que l’image ne se fige.

Il arrive qu’un polysème visuel ait son équivalent exact dans la langue : une grue peut être un oiseau ou une machine de chantier, et une image qui mêlerait les deux aurait déjà son nom. Aucun mot, en revanche, ne désigne à la fois un arbre et un oiseau (le kiwi s’en approche, qui nomme un oiseau et un fruit). La peinture, elle, peut faire naître des polysèmes que la langue ne possède pas, ou pas encore : c’est le cas de la créature de Là où la lumière vit, tout ensemble arbre et oiseau (L’essai « L’Hétérocosme » montre ce qui distingue les polysèmes visuels des métaphores de la poésie.)

Syntaxe de l’image, lois du monde

Le sens linguistique est une construction, produit de l’interaction des unités en jeu dans la phrase. Supprimer, remplacer ou déplacer un élément n’est pas sans conséquence sur le sens de l’ensemble.

Ma démarche picturale transpose à l’espace de la toile cette relation d’interdépendance des unités linguistiques. Loin de juxtaposer des formes sans lien entre elles, mes œuvres se présentent comme des phrases visuelles. Chaque élément y est inséré dans un réseau de relations. Chaque être contribue à l’existence ou à la persistance des autres : la survie d’un arbre tient à l’énergie offerte par un astre (ou inversement) ; le surgissement d’une créature dépend de l’apparition d’un éclair (et vice versa)… Supprimer ou déplacer un élément changerait l’équilibre du tableau ; le monde représenté s’effondrerait.

De même que la production d’une phrase nécessite d’organiser les mots selon des règles syntaxiques précises, la peinture telle que je la conçois consiste à organiser des formes, des couleurs et des textures selon sa propre grammaire. Tout comme l’accord en genre et en nombre marque qu’un adjectif dépend d’un nom, des couleurs accordées et des formes qui se répondent montrent quels êtres dépendent les uns des autres selon les lois physiques et biologiques inédites du monde représenté.

De l’autonomie du signe à celle de l’image

Dans son célèbre Cours de linguistique générale (publication posthume datant de 1916), Ferdinand de Saussure démontre que le signe linguistique est arbitraire. Les langues ne sont pas des répertoires de noms servant à désigner des concepts universels, qui refléteraient la structure objective du monde. Elles sont des systèmes de signes ne connaissant que leur ordre propre, offrant une analyse de la réalité complète mais particulière. Le signe linguistique est ainsi autonome par rapport à la réalité objective. Libérée du référent, la science du langage (ou science de la Langue) peut se constituer comme science à part entière.

Dans la lignée de ceux qui, de la même manière, ont cherché à libérer la peinture de l’objet, et plus particulièrement la peinture figurative de la mimesis, je soutiens que l’art commence là où l’imitation s’arrête. Telle que je la conçois, l’œuvre picturale est souveraine. Sa cohérence interne prévaut sur toute fidélité au référent extérieur et aux catégories de la langue. Mes tableaux ne représentent pas le monde. Les créatures qui s’y trouvent n’ont pas d’existence dans le réel et la langue ne dispose d’aucun nom spécifique pour les désigner. Chaque tableau déploie ses propres lois et ses propres catégories dans l’espace absolu de la toile.