Manifeste

L’Image-Monde

À contre-courant d’une époque qui cherche volontiers à justifier l’image par ce qui lui est extérieur, je revendique la souveraineté absolue de la toile. J’appelle Image-Monde un tableau qui tient par lui-même, comme tient un monde. Autonome, il ne rend de comptes ni à la nature, ni au dictionnaire, ni au langage. Voici ce que recouvre pour moi cette autonomie :

1. Un tableau qui tient par lui-même. Dans le nom composé Image-Monde, le mot monde ne désigne pas ce que le tableau représente : il dit ce que le tableau est. Un monde ne se justifie par rien qui lui soit extérieur mais tient par ses propres lois.

L’idée qu’une œuvre doive constituer à elle seule un monde qui se tienne n’est pas nouvelle. Le philosophe allemand Baumgarten (1714-1762) l’écrivait déjà à propos du poème :

« Il y a longtemps qu’on a observé que le poète est une sorte de démiurge ou de créateur ; le poème doit donc être pour ainsi dire un monde. » (Alexander Gottlieb Baumgarten, Méditations philosophiques sur quelques sujets se rapportant à l’essence du poème, 1735, § 68, trad. Jean-Yves Pranchère, dans Esthétique, Paris, L’Herne, 1988).

J’en demande autant au tableau.

2. Une autonomie non close. Chacun de mes tableaux est une scène prélevée dans un espace plus vaste, que j’appelle hétérocosme. Un hétérocosme est un monde différent du nôtre, régi par d’autres lois. Le tableau n’en montre qu’un fragment mais ses bords en laissent deviner l’au-delà.

L’autonomie dont je parle n’enferme pas le tableau : indépendant de notre réalité, il reste ouvert sur son propre monde, comme il l’est aux lectures de chaque regard.

Les deux notions d’Image-Monde et d’hétérocosme ne se recouvrent pas. L’Image-Monde concerne le tableau : c’est le concept par lequel je fonde son autonomie. L’hétérocosme désigne le monde autre dont mes œuvres explorent peu à peu la faune, la flore et les lois. (Ce monde est décrit dans l’essai « L’hétérocosme ».)

3. Une autonomie à l’égard du réel. Ma peinture est figurative sans être référentielle : on y voit des arbres, des oiseaux, des fleurs, mais aucun des paysages représentés n’existe dans le réel. Aucun ne cherche à copier notre monde, ni à se conformer à ses lois. En cela, mon œuvre rompt avec le paysage traditionnel : elle en conserve les techniques, non le sujet.

4. Des lois propres, révélées par l’image seule. L’Image-Monde ne tient pas ses lois de notre monde, mais du sien propre : la lumière du ciel luit aussi dans les êtres ; le temps est suspendu, comme si chaque tableau ne retenait que l’instant d’un passage ; les règnes du vivant forment un continuum…

Ces lois ne s’énoncent pas : elles se manifestent à la vue à travers le dessin et la couleur. Faute de modèle dans notre monde, le tableau ne peut compter que sur sa cohérence interne pour asseoir la crédibilité qu’aucune comparaison avec le réel ne saurait fonder.

5. Une autonomie par rapport au symbole. Par différence avec ce que l’on observe couramment dans le Surréalisme historique, l’Image-Monde ne met pas en scène des symboles à décrypter, mais tout un écosystème à observer. Elle ne représente pas des métaphores mais des fonctions vitales ou des causalités imaginaires. Un arbre portant des sphères lumineuses ou des planètes n’y symbolise pas la vie : il est la source d’énergie des astres, leur moteur biologique (ou inversement). La foudre présente dans plusieurs de mes tableaux semble être la source d’oxygène ou de lumière nécessaire à la survie des structures et des créatures. Tout indique que si elle disparaissait, l’ensemble du système s’effondrerait.

En substituant la fonction au symbole, je fais de l’image autre chose qu’un texte codé : elle devient un organisme vivant dont la logique interne seule justifie chaque détail.

6. Une autonomie par rapport au récit et à l’illustration. L’Image-Monde n’est pas une illustration : elle ne traduit aucun texte et n’illustre aucune histoire connue, même quand elle emprunte des figures aux mythes ou aux contes. Elle n’est pas un outil au service d’un récit, mais une destination. Dans Correspondance, le panneau de la gare, où l’on s’attend à lire le nom d’un ailleurs, montre le paysage du tableau lui-même : la destination, c’est donc le tableau. Si un récit naît de l’image, il vient après elle, et n’est qu’une lecture parmi d’autres.

7. Une autonomie par rapport à la langue et au discours. La souveraineté de l’Image-Monde s’affirme aussi face au langage : aucune description ne peut remplacer le tableau ni en épuiser le sens, car ce sens est inséparable de sa forme. On peut dire d’un tableau comme Rives incandescentes que le feu y fleurit, mais cette phrase conviendrait à mille autres tableaux. Elle resterait vraie si je peignais les flammes dans des tons froids, ou si leurs pétales se fanaient, alors que le tableau, lui, changerait de sens : ce qu’il signifie tient à la flamme qui s’ouvre en corolle et au phénix-hippocampe qui la butine.

Parfois même, la langue ne peut pas nommer ce que le tableau montre : la créature fantomatique de Veille claire, faon et loup tout à la fois, n’a aucun nom dans le dictionnaire.

Le discours critique, fait de mots lui aussi, se heurte à la même limite. S’il peut éclairer l’œuvre, il ne saurait la dissoudre : elle existe indépendamment de l’exégèse qui en est faite. Le commentaire qui prétend en fixer le sens cherche à l’enfermer, mais en vain, car le tableau n’appartient à personne, pas même à ceux qui voudraient le saisir tout entier, pas même à son auteur.

Mes titres eux-mêmes, qui sont pourtant mes propres mots, ouvrent le sens au lieu de le fixer. Premier battement désigne aussi bien le battement d’ailes que le battement de cœur. Le titre ne tranche pas plus que le tableau.

Puisque ni le critique ni l’auteur ne détiennent le sens du tableau, c’est au spectateur qu’il revient de le chercher. En ne lui imposant aucune lecture, l’œuvre lui rend son plein pouvoir de contemplation et d’interprétation. Et comme chaque regard l’aborde à sa manière, chaque tableau devient une expérience sensible toujours renouvelée, se faisant l’amorce de récits infinis.

8. Une œuvre née du geste. L’Image-Monde ne traduit pas une idée de l’artiste. Chez moi, le geste précède l’intention : je ne sais pas d’avance ce que je vais peindre. Les formes naissent du travail, et ce n’est qu’une fois le tableau terminé que je découvre ce qu’elles portent.

Non anticipé ne veut toutefois pas dire arbitraire. La logique interne au tableau, celle qui lui donne sa cohérence et permet d’en relier les formes, n’est simplement pas antérieure au travail lui-même : elle se construit en même temps que lui, retouche après retouche.

9. Une œuvre autotélique. Pour une large part de la critique, des musées et des biennales, une œuvre vaut par ce qu’elle dit de notre société. Qui veut défendre un monde inventé doit donc souvent lui fournir l’alibi d’une portée politique.

Ces lectures sont parfois justes, mais elles laissent entendre qu’un monde inventé ne vaudrait que par ce qu’il dit du nôtre. Que la peinture puisse dénoncer, Goya l’a prouvé ; qu’elle le doive pour avoir de la valeur, je le conteste. C’est encore une question d’autonomie : si une œuvre ne vaut que par le message qu’elle porte, elle n’est que l’illustration d’une thèse, qu’un texte exposerait bien mieux qu’elle. Une peinture a le droit de valoir par sa seule beauté, par la célébration du vivant, par la recherche patiente de la matière.

10. Une œuvre silencieuse mais non muette. Le silence de l’Image-Monde n’est pas un mutisme. Elle se tait, au sens où elle n’énonce rien, mais elle n’est pas muette, car elle montre. Et ce qu’elle montre agit sur celui qui regarde. Si elle ne doit rien à notre monde, elle peut ainsi influer sur lui. Délivrée de toute mission, elle exerce ses pouvoirs propres.

En figurant d’autres mondes que le nôtre, l’Image-Monde peut révéler l’étrangeté du familier, montrer ce que la langue ne sait pas dire — c’est précisément parce qu’elle se tait qu’elle le peut — mais aussi émerveiller, consoler, réjouir. Ce sont là d’autres manières de prendre notre monde au sérieux. (L’essai « L’hétérocosme » développe ce point.)