« Veille claire »
Veille claire (œuvre entière)
Détails
« Veille claire » - 2026 - Huile sur carton bois - H30 × L40 cm
Ce que j’y lis…
En bas du tableau, à fleur d’eau, dérive un îlot ou une barque — rien ne permet de trancher. Un corps y repose, la nuque posée sur une étoffe brun-rouge, entouré de quatre cierges. Tout autour, une mousse ténue s’est installée, piquée de minuscules lueurs.
Contre le corps est lovée une créature féline gris-bleu, le dos marqué de spirales et de perles claires. Les yeux clos, elle pose son museau protecteur sur le flanc de l’humain abandonné. Dort-elle ou veille-t-elle à sa manière ?
À droite se dresse un arbre étrange. Son écorce se fissure ; son tronc meurtri présente un visage hagard. Sous les paupières lourdes, le regard mêle chagrin et stupeur, comme si l’arbre hésitait entre s’approcher de l’îlot et le fuir. Ses rameaux s’inclinent vers la scène, tels des hommages ou des mains tendues. Devant l’arbre aux abois, de longs voiles descendent, pareils à une pluie ou à une buée — insolites larmes du monde.
Plus à droite encore, un animal fantomatique émerge de l’ombre, le cou tendu vers l’arbre éploré. Son œil en amande, humide, sa truffe étincelante et sa queue touffue dessinent un être hybride, tenant à la fois du faon et du loup. Vient-il consoler l’arbre, ou chercher lui-même consolation ? Il lève les yeux vers ce qui semble être sa propre figure céleste : un nuage rose qui prend forme animale. Même profil, même cou tendu, même œil en amande…
À gauche, une tenture a été relevée et nouée. Aucune tringle ne la porte, aucun mur ne la soutient. En dessous se dresse une forme ravinée, faite de la même écorce que l’arbre de droite. Souche ou veilleur voilé, elle s’enfonce par la base et s’efface dans le néant. Ici, l’eau semble avoir renoncé à refléter… Un noir sans fond s’est glissé partout : il cerne l’îlot, isole la souche, retient l’arbre et le faon-loup sur leur rive. La scène tout entière est entourée d’un vide abyssal.
Cierges, tenture, veilleurs : tout compose une chapelle ardente, mais une chapelle sans murs ni voûte, dressée au bord de l’abîme. Rien pourtant n’y est englouti. Les quatre flammes tiennent bon, et le faon-loup vaporeux retrouve sa silhouette lumineuse dans la nue. Sur la souche, sœur morte de l’arbre éploré, deux champignons polypores tirent leur vie d’un bois qui s’éteint. Autour du corps endormi, la mousse s’avance déjà.
Et si la fin d’un être n’était pas la fin de la vie mais son passage de la chair à la mousse, du bois au champignon, du souffle à la lumière ? Et si mourir n’était que cesser de s’appartenir, pour nourrir d’autres vies ?