Héritages et apports

Synthèse technique

Mon travail se présente d’abord comme une synthèse entre deux régimes plastiques : la peinture de paysage classique et une esthétique du détail miniaturiste. La gestion des arrière-plans par la perspective atmosphérique donne une profondeur sensible aux lointains et aux brumes qui enveloppent les mondes représentés. En contrepoint, la netteté et la précision empruntées à la tradition des enlumineurs ou à la miniature persane confèrent une vérité tactile aux fragments les plus infimes de ces mondes. La crédibilité des univers présentés repose sur la fusion de ces héritages techniques, qui traitent avec la même acuité l’immensité de l’espace et la densité de l’être.

Deux héritages se partagent aussi la lumière de mes tableaux. Dans mes huiles, elle ne vient pas seulement des touches claires : je la construis par glacis. C’est ainsi que les Primitifs flamands donnaient à leurs couleurs leur profondeur lumineuse. Mes acryliques suivent le plus souvent une autre voie : la lumière y naît du contraste, de tons clairs posés sur des fonds sombres, de halos et de points lumineux, plus proches de l’éclat de l’enluminure que de la profondeur des glacis.

Généalogie de l’imaginaire : un syncrétisme esthétique

Cette base technique sert de socle à une anatomie de l’irrationnel qui traverse les siècles pour réactualiser la tradition des drôleries médiévales. On y retrouve l’esprit de Jérôme Bosch et de Pieter Bruegel l’Ancien dans l’invention de silhouettes composites, traitées ici avec une douceur chromatique éthérée qui apaise l’étrangeté du bestiaire.

L’œuvre puise aussi dans l’esthétique des courants du XIXe siècle.

On y reconnaît une sensibilité héritée du Romantisme. De Caspar David Friedrich, je retiens le sentiment du sublime et la confrontation des figures à l’immensité de la nature. Ce dialogue s’étend à l’exploration de la lumière comme fluide, dans la lignée des recherches de J. M. W. Turner sur la saturation des milieux : l’eau, l’air et la brume sont traités avec une densité vibrante.

L’influence du Symbolisme, et plus particulièrement d’Odilon Redon, se manifeste quant à elle dans la manière d’isoler des éléments énigmatiques (œufs ou sphères flottantes, ocelles ou apparitions célestes) au sein d’environnements vaporeux. Chez Redon comme ici, la lumière ne se contente pas d’éclairer : elle semble irradier de l’intérieur des êtres et confère à chaque figure une intensité d’apparition. Cependant, là où la lumière était chez Redon une substance spirituelle, elle est ici un flux vital, qui circule d’un être à l’autre.

Plus près de nous enfin, on ne peut manquer de noter l’influence des deux figures majeures du Surréalisme visionnaire que sont Leonora Carrington et Remedios Varo. Leurs œuvres sont autant de fenêtres ouvertes sur un monde fabuleux, en perpétuelle métamorphose. Mais alors qu’elles concevaient la peinture comme un acte initiatique au service d’une métaphysique spiritualiste, interrogeant dans ce but toutes sortes de savoirs, jusqu’aux plus ésotériques, ma démarche est ancrée dans les sciences du langage. Mes figures hybrides ne portent pas un sens spirituel ou biographique préexistant. Il ne s’agit pas de révéler des forces invisibles ni de manifester une mythologie personnelle, mais d’instaurer l’autonomie d’une Image-Monde qui simplement existe, par sa seule cohérence interne (voir Manifeste).

L’invention de mondes, entre art savant et cultures populaires

Ce travail cherche également à jeter des ponts entre art savant et cultures populaires. La littérature de fantasy depuis Tolkien, puis le jeu vidéo, ont fait de la construction de mondes (ou worldbuilding) un art à part entière. J’en partage l’ambition : l’engendrement d’univers autonomes et cohérents me semble un acte aussi légitime que celui de représenter le monde ou de le déconstruire. Reprenant volontiers des thèmes chers à l’imaginaire collectif (créatures ailées, paysages flottants…), je les réinvente dans un langage singulier et exigeant, usant de techniques comme le glacis ou le voile. Le métier entend ainsi rendre à ces sujets, souvent méprisés, leur place dans la grande tradition picturale.

Le mot anglais worldbuilding est récent, mais la pratique qu’il désigne ne l’est pas. Bien avant qu’il existe, des auteurs inventaient des mondes impossibles, le plus souvent pour mieux parler du nôtre. Des Histoires vraies de Lucien de Samosate (IIe siècle) aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726), en passant par L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac (1657) et Le Monde glorieux de Margaret Cavendish (1666), le voyage imaginaire a longtemps servi la satire ou la réflexion philosophique. De leur côté, les théoriciens se demandaient ce qui rendait ces mondes recevables. En 1735, le philosophe allemand Baumgarten admettait en poésie de telles fictions, à condition qu’elles ne soient pas régies par des lois contradictoires : il les appelait « fictions hétérocosmiques ». Deux siècles plus tard, Tolkien forgeait le concept de « Secondary World » (« Monde Secondaire ») et formulait une exigence similaire :

« Anyone inheriting the fantastic device of human language can say the green sun. Many can then imagine or picture it. But that is not enough […]. To make a Secondary World inside which the green sun will be credible, commanding Secondary Belief, will probably require labour and thought, and will certainly demand a special skill, a kind of elvish craft. » (Tolkien, On Fairy-Stories, 1947).

« Quiconque hérite de ce fantastique outil qu’est le langage humain peut dire le soleil vert », écrivait Tolkien (je traduis). « Beaucoup peuvent alors l’imaginer ou se le représenter. Mais cela ne suffit pas […]. Créer un Monde Secondaire au sein duquel le soleil vert soit crédible, imposant une Croyance Secondaire, nécessite probablement du travail et de la réflexion. Cela exige certainement un savoir-faire particulier, une sorte d’art elfique. » Il appelait « sub-création » le fruit de cet art et lui demandait d’avoir la « consistance interne de la réalité ». Je fais mienne cette exigence, avec une différence : les mondes du worldbuilding sont d’ordinaire conçus pour qu’une histoire s’y déroule, dans un roman ou un jeu ; les miens ne sont au service d’aucun récit ni d’aucune thèse. Ce sont des mondes à contempler.