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Résonances contemporaines
Les auteurs et ouvrages que je mentionne ici ne déterminent pas ma pratique picturale. Je les ai découverts après avoir constitué une part substantielle du corpus Hétérocosmos, et c’est précisément l’expérience de ces lectures qui m’a permis de relire rétrospectivement ma démarche à travers le prisme de cadres théoriques qu’elle rejoignait sans le savoir.
Cette précision chronologique me semble essentielle : identifier après coup des résonances entre ce que j’ai peint et ce que d’autres ont pensé par d’autres voies, suggère que ma pratique rencontre un certain état de la pensée contemporaine sur le vivant, la figuration et les cosmologies plurielles notamment. Ces dialogues n’épuisent pas l’expérience picturale elle-même : ils l’accompagnent seulement et lui donnent des points d’ancrage.
Philippe Descola et l’anthropologie de la figuration
Dans La composition des mondes (2014) puis dans Les formes du visible (2021), Philippe Descola montre qu’il existe diverses façons de se représenter le rapport entre les humains et les non-humains (animaux, plantes, éléments, paysages, esprits). Ses recherches le conduisent à distinguer quatre types d’inférence au sujet de l’identité des existants qui nous entourent.
L’animisme tout d’abord, consiste à imputer aux non-humains une intériorité de type humain. Ainsi, la plupart des êtres et des objets ont une âme, bien que chacun soit pourvu d’un corps propre qui lui donne accès à un monde particulier qu’il habite à sa façon.
Le totémisme ensuite, consiste à rassembler en une même catégorie les humains et les non-humains partageant un ensemble de qualités physiques et morales que le prototype de la catégorie (ou prototype totémique, généralement désigné par un nom d’animal) transmet génération après génération aux individus composant le groupe.
L’analogisme vise quant à lui à réduire le foisonnement des différences entre les objets du monde, à apaiser le sentiment de désordre qui résulte de la prolifération du divers au moyen d’un usage des correspondances. Dans les ontologies analogistes, tout renvoie à tout.
Le naturalisme enfin, inverse la formule de l’animisme : c’est par leur esprit, et non par leur existence matérielle, que les humains se différencient des non-humains. Humains et non-humains obéissent à des déterminations physiques universelles, mais seuls les premiers jouissent d’une conscience réflexive.
Selon les sociétés et les époques, on observe donc :
« soit une continuité morale entre humains et non-humains et une discontinuité de leurs dimensions physiques (animisme) ; soit une discontinuité morale et une continuité physique (naturalisme) ; soit une double continuité morale et physique, mais répartie en blocs discontinus d’humains et de non-humains (totémisme) ; soit enfin une double discontinuité, physique et morale, que des réseaux de correspondance s’efforcent en vain de rendre continue (analogisme) ».
Philippe Descola, Les formes du visible, Seuil, 2021, p. 14.
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Ces façons contrastées de discerner des continuités et des discontinuités entre humains et ce qui les environne ont un rôle structurant, si bien qu’on peut les déceler aussi dans les images produites.
Pour figurer une ontologie de type animiste par exemple, il faut pouvoir rendre visible l’intériorité des différentes sortes d’existants et montrer comment elle s’incarne dans des enveloppes physiques fort diverses, bien que reconnaissables à coup sûr.
« Une façon commune de parvenir à cette fin est de combiner des éléments anthropomorphes évoquant l’intentionnalité humaine, généralement un visage, avec des attributs spécifiques évoquant la physicalité d’une espèce ».
Philippe Descola, Les formes du visible, Seuil, 2021, p. 91.
On représentera par exemple :
« des espèces d’animaux, de plantes et d’esprits dont on signale[ra] au moyen de prédicats anthropomorphes qu’ils possèdent bien, tout comme les humains, une intériorité les rendant capables d’une vie sociale et culturelle. Bref, le défi de la mise en image animiste, c’est de rendre perceptible et active la subjectivité des non-humains ».
Philippe Descola, Les formes du visible, Seuil, 2021, p. 91.
Pour figurer une ontologie de type analogiste, il faut donner à voir un ensemble de discontinuités faibles et cohérentes :
« Figurer une ontologie analogiste, c’est montrer tout à la fois que les êtres, les états, les circonstances sont morcelés en une myriades d’instances et de causes occasionnelles, tout en pointant qu’il existe pourtant toujours une voie grâce à laquelle on pourra associer certaines de ces particularités. (…) La figure classique de l’ontologie analogiste, c’est la chimère, un être composé d’attributs appartenant à des espèces différentes, mais présentant une certaine cohérence sur le plan anatomique. La chimère est un hybride dont les éléments constitutifs sont empruntés à des sources hétérogènes (…) mais qui sont exceptionnellement réunis dans un être sui generis (…) ».
« Un autre indice visuel révélateur des ontologies analogistes, sans doute aussi typique que la prévalence des chimères, est la propension à figurer des correspondances entre le microcosme et le macrocosme (…) ».
Philippe Descola, Les formes du visible, Seuil, 2021, pp. 299, 303 et 354.
Le mode de figuration naturaliste ambitionne quant à lui de montrer la continuité physique des êtres et des choses dans un espace homogène structuré par l’appréhension d’un sujet humain. Il s’agit de montrer l’inventaire du monde le plus scrupuleusement fidèle à ce qu’un œil humain peut y détecter, autrement dit d’inventer un espace pictural exactement homologue à l’espace perceptif. Le recours à la perspective linéaire permet d’atteindre cet objectif.
Comme le souligne Philippe Descola :
« L’histoire de l’art a coutume d’appeler “réaliste” cette technique de production du visible, un qualificatif pourtant bien mal choisi. Car rien n’autorise à affirmer que ce qui est appréhendé par l’œil, puis restitué au plus près dans une construction géométrique, serait plus “réel” — ou vrai, ou frappé d’évidence existentielle, ou conforme à la nature des choses — que ce que donnent à voir d’autres modes de figuration employant d’autres procédés de visualisation ».
Philippe Descola, Les formes du visible, Seuil, 2021,p. 492.
Plutôt que de réalisme, il conviendrait donc de parler d’illusion visualiste.
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Ma pratique picturale se situe dans une articulation singulière entre ces modes de figuration.
Je mobilise volontiers les ressources de la tradition naturaliste occidentale : perspective atmosphérique, glacis multiples, précision miniaturiste, modelé volumétrique… Mes paysages, dans leur structure de base, obéissent aux conventions visuelles caractéristiques de cette ontologie.
Mais cette base naturaliste est traversée par deux autres modes de figuration que mes œuvres mettent simultanément en jeu.
Le régime animiste affleure dans la subjectivité que je prête aux non-humains. Mes figures mi-animales mi-végétales sont dotées de regards, d’attentions ou d’intentions qui leur confèrent une intériorité comparable à celle des humains. Les arbres d’Ardent Crépuscule dansent, les champignons de Rivages Diaphanes se promènent dans un jardin volant. Le défi animiste que Descola évoque — rendre perceptible et active la subjectivité des non-humains — traverse explicitement mes hétérocosmos.
Le régime analogiste structure quant à lui les rapports internes de chacun de mes tableaux. Mes figures hybrides correspondent précisément aux chimères évoquées par Descola. L’arbre-oiseau de Là où la lumière vit, le pharaon-tapis volant de Nuit habitée, les voûtes-oiseaux-chevaux de Rives incandescentes… Autant d’êtres composites constituant pourtant des entités cohérentes. La lumière ambrée de L’heure dorée relie le couchant, les fleurs et les créatures dans une vibration chromatique commune. Lointain proche abolit les hiérarchies d’échelles entre microcosme et macrocosme. Le ciel se fait mer dans Le Pavillon des évanescences…
Descola observe que bien des artistes contemporains manifestent au sein d’une même œuvre un grand éclectisme ontologique. Pour ce qui me concerne, j’agence ces régimes en procédant par fusion progressive plutôt que par juxtaposition ou confrontation. Le spectateur ne voit pas un patchwork de modes de figuration différents : il voit un monde unifié dont l’unité même est le résultat de cette interpénétration.
Cette manière de procéder s’inscrit dans ce que Descola identifie comme un mouvement plus large de sortie progressive du naturalisme moderne. Ce mouvement ne doit pas être confondu avec un retour nostalgique à des cosmologies pré-modernes ni avec un militantisme qui exigerait d’abandonner les cadres occidentaux. Il décrit plutôt un fait observable dans la pensée et dans les pratiques contemporaines : à mesure que les limites du naturalisme apparaissent, les sociétés occidentales explorent d’autres manières de penser le rapport entre humains et non-humains.
Les limites du naturalisme sont en effet devenues particulièrement visibles depuis quelques décennies. En séparant ontologiquement les humains, seuls dotés de subjectivité, des non-humains, réduits au statut d’objets sans intériorité, le naturalisme a rendu possible une instrumentalisation sans limites de la nature. Les animaux ont pu être traités comme des ressources biologiques, les forêts comme du bois en attente d’exploitation, les rivières comme des fluides à canaliser ou détourner, les sols comme des substrats neutres pour l’agriculture intensive. Ce traitement n’aurait pas été possible si nos sociétés avaient reconnu aux non-humains une forme d’intériorité ou de dignité, comme le font les ontologies animistes, totémistes ou analogistes. La séparation entre nature et culture, qui paraissait initialement une description neutre du monde, s’est révélée être le fondement philosophique d’un rapport prédateur à tout ce qui n’est pas humain.