« Halte en terre filante » - 2026 - Huile sur toile de lin montée sur châssis en bois - H100 x L81 cm

Une lecture parmi d’autres…

Il existe un pays qui ne figure sur aucune carte : celui que composent les images qui défilent lorsqu'on regarde par la fenêtre d’un train en marche. Ni point de départ ni point d’arrivée, ce pays n'existe que le temps du voyage. Pourtant, chacun l’a habité. C’est une contrée faite de milliers d'images qui s’enfuient, se succèdent et s’effacent, mais que la mémoire garde au fond d’elle-même comme une impression floue aux contours estompés par la vitesse et la profusion. Cette impression, la voici tenue dans un seul tableau.

La voie surgit d’un gouffre vaporeux, en bas à droite de la toile, là où la terre s'ouvre sans bruit. Puis elle monte, dorée, et va se perdre dans la clarté du fond. Sur le sable pâle, une seconde courbe accompagne la première sans jamais la rejoindre. C’est l'ombre de la voie. C’est aussi le cours de la pensée qui suit le fil du trajet à sa manière, laissant voyager les idées au rythme des images qui défilent.

Plus loin se tient une femme-pont ouverte et accueillante, au museau de renarde : deux arches forment sa crinoline. Elle agite ses voiles au vent. Salut ? Bienvenue ? Adieu ? Le geste ne tranche pas.

Sur la gauche, au bord de l’eau, une créature-viaduc tend un bol de soupe à un hôte plus petit, qui porte sur le dos une locomotive. Gare nourricière, insolite auberge, la créature-architecture offre le gîte et le couvert à qui vient à passer dans cette étrange contrée. Le repas s’est interrompu. Peut-être l’intrusion du spectateur dans la scène a-t-elle créé la surprise chez les deux protagonistes ? Ce monde, dont la vie semble s'écouler dans l’intimité, s’est figé à l’instant où notre regard s’est posé sur lui. Seule la femme-pont nous fait signe. Elle seule nous attendait.

Sur le panneau porté par la créature-viaduc, on cherche le nom d’une destination. Mais c’est le paysage lui-même qui s’y répète — saisissante mise en abyme. La terre filante n’a pas de nom car elle n’existe qu’à travers l’impression que la fuite des images a laissée dans notre mémoire.

Le pays file. Comme l’eau qui s’écoule, il ne se laisse pas retenir. On y a vécu le temps d’un trajet mais il nous échappe. C'est peut-être ce que cette toile murmure : on peut avoir pleinement habité ce qui fuyait sous notre regard. On peut avoir été intensément présent en ce territoire qui passe. Certains lieux sont insaisissables mais laissent en nous une empreinte plus puissante que les destinations elles-mêmes.

Précédent
Précédent

Rives incandescentes