Émilie Pauly en train de dessiner.
Émilie Pauly

Des sciences du langage à la peinture

Docteure en sciences du langage (Université Paris Descartes, 2009) et auteure d’une recherche consacrée à la polysémie —phénomène par lequel un mot peut prendre des sens différents selon le contexte où il est employé, tout en restant identifié comme un seul et même mot — j’ai enseigné la linguistique à l’université pendant plusieurs années tout en poursuivant mes recherches : qu'est-ce qui constitue l'unité d'un mot polysémique par-delà la diversité de ses emplois ? Comment penser simultanément son unité et sa variation ? Comment le sens se construit-il ?

Ce sont ces mêmes questions qui ont silencieusement migré vers la toile lorsque j’ai commencé à peindre. La peinture s’est imposée comme une nécessité intérieure dans l’espace laissé vacant par un premier projet de vie qui se refermait.

La formation a été solitaire et exigeante. Sans école, sans atelier, sans maître. J’ai progressé par l’étude autodidacte des techniques classiques, l’observation patiente, l’accumulation graduelle d’un savoir-faire qui devait être à la hauteur de ce que je voyais intérieurement. Car ce que la peinture m’offrait, que la langue me refusait, c’était le lâcher-prise. Dans l’écriture, dans la recherche, dans la construction du discours, je restais maîtresse du sens. Cette maîtrise avait un coût : celui de l’authenticité spontanée, de l’accès à ce que l’inconscient seul sait formuler. La peinture, elle, laissait venir. Les formes apparaissaient avant d’être pensées. Les créatures émergeaient avant d’être nommées. Et c’est précisément parce qu’elles précédaient le langage qu’elles pouvaient dire ce que le langage ne peut pas.

C’est plus tard, en observant ce que mes toiles avaient construit sans que je le décide, que j’ai reconnu dans l’image ce que j’avais cherché dans la langue. Les questions qui avaient structuré mes recherches sur le langage — résolution du paradoxe de la polysémie, qui fait tenir ensemble identité et variation ; quête de l’organisation derrière l’éparpillement apparent ; déploiement multiple du sens à partir de ce qui se donne comme un — se retrouvaient là, traduites en lumière, en texture, en dépendances vitales entre les êtres et leur environnement. Je n’avais pas changé de question. J’avais changé de médium.

Mes œuvres ne sont situées ni dans une géographie, ni dans une époque données. Elles s’adressent à tout regard humain d’où qu’il vienne. La peinture a cela de magique qu’elle sait abolir les frontières que les langues nous imposent.