Des sciences du langage à la peinture

Docteure en sciences du langage (Université Paris Descartes, 2009) et auteure d’une recherche consacrée à la polysémie cette propriété du signe linguistique à porter plusieurs sens — j’ai enseigné la linguistique à l’université pendant plusieurs années tout en poursuivant mes recherches : comment un mot parvient-il à maintenir son identité à travers la diversité de ses emplois ? Comment son sens se construit-il, en relation avec les éléments linguistiques qui l’entourent ?

Ce sont ces mêmes questions — l’identité dans la variation, la cohérence dans la complexité, la construction du sens en contexte — qui ont silencieusement migré vers la toile lorsque j’ai commencé à peindre. La peinture s’est imposée comme une nécessité intérieure dans l’espace laissé vacant par un premier projet de vie qui se refermait.

La formation a été solitaire et exigeante. Sans école, sans atelier, sans maître — par l’étude des techniques classiques, l’observation patiente, l’accumulation progressive d’un savoir-faire qui devait être à la hauteur de ce que je voyais intérieurement. Car ce que la peinture m’offrait, que la langue me refusait, c’était le lâcher-prise. Dans l’écriture, dans la recherche, dans la construction du discours, je restais maîtresse du sens — et cette maîtrise avait un coût : celui de l’authenticité spontanée, de l’accès à ce que l’inconscient seul sait formuler. La peinture, elle, laissait venir. Les formes apparaissaient avant d’être pensées. Les créatures émergeaient avant d’être nommées. Et c’est précisément parce qu’elles précédaient le langage qu’elles pouvaient dire ce que le langage ne peut pas.

C’est plus tard, en observant ce que mes toiles avaient construit sans que je le décide, que j’ai reconnu dans l’image ce que j’avais cherché dans la langue : des systèmes souverains, régis par leurs propres lois internes, affranchis de toute obligation mimétique envers le réel. Des mondes qui ne représentent pas — qui existent. Les questions qui avaient structuré mes recherches sur le langage se retrouvaient là, traduites en lumière, en texture, en dépendances vitales entre les êtres et leur environnement. Je n’avais pas changé de question. J’avais changé de médium.

Mes œuvres ne sont situées ni dans une géographie, ni dans une culture, ni dans une époque données. Elles s’adressent à tout regard humain d’où qu’il vienne. La peinture a cela de magique qu’elle sait abolir les frontières que les langues nous imposent.